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 Conférence :

Le Maitre , le disciple et l'enseignement spirituel dans le Coran

(Conférence donné à l'Institut ADAB par Mohammed Jamil CHERIFI Le 21-12-2008)

 

 

 

             L’objet de ce second cercle mensuel autour du commentaire métaphysique est l’enseignement initiatique et ses fondements coraniques. Ces derniers constituent une preuve que l’islâm n’est pas seulement une dimension exotérique comme beaucoup veulent le faire croire. Bien entendu le rattachement à une organisation traditionnelle régulière authentique(tarîqah), est non seulement une condition nécessaire à l’initiation mais elle est une ouverture sur un monde autre que celui ou s’exerce la modalité corporelle. Cette ouverture est considérée comme une « seconde naissance » C’est aussi une « régénération » parce qu’elle nous rétablit dans les prérogatives qui étaient naturelles et normales de l’âge d’or de l’humanité « alors que celle-ci ne s’était pas encore éloignée de la spiritualité originelle pour s’enfoncer de plus en plus dans la matérialité. Cette « seconde naissance » doit nous conduire tout d’abord, comme première étape essentielle de sa réalisation, à la restauration en nous de la « fitrah » ou état primordial qui est la plénitude et la perfection de l’individualité humaine »   Cependant l’enseignement initiatique ne doit être confondu avec la véritable connaissance initiatique qui ne peut-être acquise que par un travail personnel. L’enseignement donné par les maîtres(chouyoukh) n’est qu’une préparation en vue de l’acquisition de la véritable connaissance. Le rôle du maître(cheikh) est d’indiquer la voie à suivre en vue de parvenir à une compréhension effective et non simplement théorique. Il assiste le disciple et le guide d’une façon constante sans plus. Mais pour que l’aspirant puisse arriver à une réalisation il lui faut donc un cheminement.

               Cheikh Abdelwahid(René Guénon) précise la distinction entre réalisation effective et réalisation virtuelle, il dit dans un de ses ouvrages : « A cet égard, nous ferons tout d’abord remarquer que, parmi les conditions de l’initiation…le rattachement à une organisation traditionnelle régulière suffit pour une initiation virtuelle, tandis que le travail intérieur qui vient ensuite concerne proprement l’initiation effective, qui est en somme, à tous ses degrés, le développement « en acte » des possibilités auxquelles l’initiation virtuelle donne accès. Cette initiation virtuelle est donc l’initiation entendue au sens le plus strict de ce mot, c’est-à-dire comme une « entrée » ou un « commencement » ; bien entendu, cela ne veut nullement dire qu’elle puisse être regardée comme quelque chose qui se suffit à soi-même, mais seulement le point de départ nécessaire de tout le reste ; quand on est entré dans une voie, encore faut-il s’efforcer de la suivre, et même, si on le peut, de la suivre jusqu’au bout…mais malheureusement, en fait, beaucoup restent sur le seuil, non pas toujours parce qu’eux-mêmes sont incapables d’aller plus loin, mais aussi surtout dans les conditions actuelles du monde occidental, par suite de la dégénérescence de certaines organisations qui, devenues uniquement « spéculatives »…ne peuvent par-là les aider en aucune façon pour le travail opératif  nécessaire à une réalisation effective.  

           D’autre part, il est important de souligner que  l’initiation est essentiellement une transmission, c’est à dire, une transmission d’une influence spirituelle et d’un enseignement traditionnel. Quant à la distinction des rites initiatiques et des rites exotériques, c’est que les premiers ne concernent qu’une élite possédant des qualifications particulières, tandis que les seconds sont publics et s’adressent à tous les membres d’une communauté. Si les rites religieux proposent d’assurer le « salut », les rites initiatiques ont en vue la « délivrance »

               Enfin, l’initiation, à quelque degré que ce soit, représente pour l’être qui l’a reçue une acquisition permanente, un état que, virtuellement ou effectivement, il a atteint une fois pour toutes et que rien désormais ne saurait lui enlever. ( Il s’agit des degrés d’initiation et non des fonctions qui peuvent n’être conférées que temporairement à un « Moqadem » et qui peut devenir inapte par suite à les exercer pour de multiples raisons )

             D’autre part, Il en est des rites initiatiques comme des rites religieux. C’est-à-dire que certains ont ce caractère définitif et qui ne nécessitent pas de renouvellement. Une dernière précision, c’est que la qualité initiatique, une fois qu’elle a été reçue, n’est nullement attachée au fait d’être membre actif de telle ou telle organisation ; dès lors que le rattachement à une organisation traditionnelle a été effectué, il ne peut-être rompu par quoi que ce soit, et il subsiste alors même que l’individu n’a plus avec cette organisation aucune relation apparente. Car, en effet, quand il s’agit d’une organisation profane, on peut en sortir comme on y est entré, et on se retrouve alors purement et simplement ce qu’on était auparavant. « Au contraire, dès lors qu’on a été admis dans une organisation initiatique, quelle qu’elle soit, on ne peut jamais, par aucun moyen, cesser d’y être attaché, puisque l’initiation consiste essentiellement dans la transmission d’une influence spirituelle(barakah), et qu’elle est nécessairement conférée une fois pour toutes et possède un caractère proprement ineffaçable » Ensuite qu’il faut considérer la question des qualifications initiatiques qui font partie des conditions de l’initiation. La qualification, par définition même n’est pas quelque chose de commun à tout un chacun, mais caractérise proprement ceux-là seuls qui appartiennent, virtuellement tout au moins, à l’ « élite » en vertu de disposition naturelle. L’Emir Abdelkader parlera de « prédispositions » comme nous le verrons dans les commentaires des versets suivants du chapitre 18, verset 66 : « Puis-je te suivre afin que tu m’enseignes ce que tu as appris par guidance » dit Moïse à ce mystérieux personnage qui s’avérera s’appeler Khidr.

         Tout d’abord, il est important de savoir que le disciple ne peut tirer profit de l’enseignement et des états du maître que s’il se conforme totalement à ses directives et en observant ses prescriptions et ses proscriptions. Il doit en outre avoir cette conviction que son maître est excellent et parfait. Ces conditions sont nécessaires et ne peuvent souffrir d’aucune restriction. Certaines personnes, par exemple, pensent que pour atteindre leur réalisation il leur suffit de croire, seulement, que leur maître est parfait tout en négligeant de mettre en exécution ses directives. Cela est une erreur. Considérons le cas de Moïse avec sa stature et méditons un moment sur le fait qu’il n’a pas hésité à rencontrer Khidr, à demander par quel moyen la rencontre pouvait se faire et à endurer l’épreuve de la fatigue comme il est rapporté : « Nous avons enduré beaucoup de fatigue au cours de ce voyage » chap. 18 v. 62  Mais avec tout cela, comme il n’a pas pu observer une seule directive qui est «  Ne m’interroge sur rien jusqu’à ce que je t’informe » chap. 18 v. 70 il n’a pas pu tirer bénéfice de l’enseignement de Khidr alors que Moïse savait pertinemment que Khidr était plus savant que lui et cela par information divine. En effet, lorsque Moïse, généralisant et sans préciser de quel type de science, et ignorant que ses prédispositions refuseraient le type de science de Khidr a dit : « Je ne connais personne plus savant que moi » Dieu lui a dit : «  Notre serviteur Khidr est plus savant ! » Khidr, dès la rencontre, a saisi que Moise n’avait pas les prédispositions pour recevoir la science et c’est la raison pour laquelle il lui a dit : « Tu ne sauras te montrer patient en ma compagnie » chap. 18 v. 67  Et cela faisait partie de la science de Khidr.

      Que l’on constate, maintenant, comment vont se comporter ces deux hommes spirituels et leur comportement éthique l’un vis-à-vis de l’autre.

       Moïse formulant une demande de permission dit :  «  Puis-je te suivre pour que tu m’enseignes ce qui t’a été communiqué par guidance ? » chap. 18 v. 66    

        Khidr réplique : « Mais si tu me suis, ne m’interroge sur rien aussi longtemps que je ne t’en ferai pas mention » chap. 18 v. 70  Khidr ne s’est pas limité à dire « ne m’interroge sur rien » puis s’est tu. Cela aurait engendré une situation de perplexité chez Moïse. Mais Khidr lui fait promesse de l’informer au sujet de la sagesse de ses actes. Il est rapporté que Khidr avait préparé un millier de faits à l’exemple de ceux qu’a vécu Moïse en sa compagnie. Mais Moïse n’a pas su patienter. Ce qui a fait dire à notre Prophète – Grâces et Salutations unitives sur lui – Nous aurions souhaité que Moïse ait eu cette patience afin que Notre Seigneur Nous informe sur leur histoire.

                 A la troisième épreuve, Moïse s’est bien rendu compte qu’il en était incapable de pouvoir supporter la science de Khidr, aussi il en demanda la séparation par son questionnement comme il est rapporté dans la Tradition prophétique : le premier questionnement de Moïse a été fait par oubli « nisyânan », le second conditionnel « shartan » et le troisième délibéré « ‘amdan » Et lors de la séparation et après avoir donné les raisons des faits : « Je vais t’informer de l’herméneutique de ce que tu n’as pu endurer avec patience » Chap. 18 v. 79

             Nous avons privilégié ce terme à d’autres car il semble mieux rendre le sens du verset. En effet, le mot « herméneutique » à pour acception l’interprétation des phénomènes considérés comme signes.

           Après l’avoir informé des raisons de son comportement, Khidr dit à Moïse : «  Dieu t’a décerné une science qu’il ne convient pas que je sache et à moi Il m’a donné une science qu’il ne convient pas que tu saches » Khidr voulait dire par-là que Dieu a donné à Moïse la science de la Mission, l’observation des causes lors des événements, la science législative avec ses statuts, la confirmation de ce qui est conforme à la Loi et l’infirmation de ce qui contraire. La politique à observer avec les membres de sa communauté tout en tenant compte de leur degré de compréhension. Tout cela est en rapport avec les faits apparents, autrement dit l’aspect exotérique des choses. Khidr dit que ce genre de science ne lui est d’aucune utilité car elle concerne l’aspect extérieur de la manifestation, pour lui, ce qu’il lui a été recommandé c’est de considérer l’aspect intérieur de cette manifestation et ses causes cachées, en d’autres termes, la dimension ésotérique.

        Cette divergence entre les deux personnages ne porte seulement que sur les sciences concernant les aspects de la manifestation et non pas sur la connaissance de l’Essence divine et de Ses Attributs. Car concernant ces derniers, ils ont, tous deux, le même degré de connaissance et de perfection comme il convient à la station de la prophétie et à la station de la haute sainteté qui est celle de la Proximité. Or cette dernière est octroyée dans la hiérarchie des saints aux «  afrad » solitaires. Khidr faisait parti d’eux et n’est pas considéré comme prophète.

     La leçon a tiré de cet épisode est que le degré de perfection du maître n’est d’aucun profit au disciple si ce dernier ne se conforme pas à ce que le maître recommande de faire ou de ne pas faire. Maintenant pour celui qui se conforme aux directives, la perfection du maître est non seulement utile mais nécessaire à la réalisation du disciple. Toutefois, le maître ne donne au disciple que ce que lui permettent ses prédispositions inhérentes à ce qu’il est et à ses actes. Il est à l’image du médecin fameux qui prescrit au malade des remèdes et dont ce dernier ne se soucie pas de les prendre. Quel est l’utilité de recourir à un médecin fameux si on ne se conforme pas à ce qu’il a prescrit ? Mais le fait de ne pas se conformer est le signe que Dieu ne veut pas que le patient guérisse de sa maladie car lorsque Dieu veut quelque chose il en facilite la réalisation. Cependant ce qui est nécessaire, pour l’aspirant c’est de rechercher le plus parfait et le plus complet des maîtres de façon à ne pas tomber entre les mains de pseudo-maîtres qui seront l’objet de son malheur.

       

 

 

             D’autre part, l’émir Abdelkader, en ses Haltes, tire une correspondance intéressante au sujet de Moïse et des événements qu’il a vécus avec Khidr. Il dit que : le fait que Khidr a endommagé l’embarcation est à rapprocher avec l’épisode de la mise à l’eau de Moïse dans son berceau au fil du Nil puisque dans les deux cas il s’agit, en apparence, de la mise en péril de personnes. Quant au meurtre de l’adolescent, il est à rapprocher avec le meurtre de l’Egyptien. Et enfin, la consolidation du mur sans contrepartie est à rapprocher avec le fait que Moïse, lors de sa fuite d’Egypte, arrivant à un point d’eau, a rempli les jarres des filles de Jethro sans demander de contrepartie.

               Par suite, Khidr dit à Moïse : « Je n’ai pas agi de mon propre gré » v. 82 Commentant ce verset l’Emir dit dans la Halte 229 ce qui suit : Sache que la manifestation se répartit entre le monde du commandement et celui de la création. Tout élément, aussi infime soit-il, est déterminé et régi par le monde du commandement. La causalité du monde du commandement est le monde créaturel. Or le monde du commandement découle du monde de l’ordre total.

   Ibn Arabi dit :

           « Tout l’honneur est aux corps en tant que matrice des esprits

                                Et cela est suffisant comme privilège

                              Une partie est considérée par son tout.            

         Aussi, comment la partie peut-être estimée si le tout est déprécié ? »

            Et il pose la question suivante : «  Est-ce la forme qui est la cause de l’esprit immortel ou bien est-ce l’inverse ?

       Dieu Très-Haut, nous dit à propos de la création de Jésus – Paix et Salutations divines sur lui - : « Nous avons insufflé, en elle, de notre esprit » chap. 21 v.91 Il s’agit de la forme de Jésus. ( fîha fait allusion à « as-sura » ) De même, Dieu dit à propos d’Adam – Paix et Salutations divines sur lui - : «  Lorsque je l’aurai façonné et que j’aurai insufflé en lui de mon esprit » chap. 15 v. 29 ( Le corps n’est autre que la forme) Même si la préposition arabe « wa » ne signifie pas l’ordonnancement et que cela peut laisser à supposer que la création de la forme ou le façonnement est antérieur à l’insufflement de l’esprit. Pour l’Emir, la création et l’insufflement sont tous deux concomitants de sorte qu’aucun ne peut-être dissocier de l’autre. Cette question a d’ailleurs fait l’objet d’un chapitre dans un des ouvrages du Cheikh Abdelwahid ( René Guénon ) à propos de l’esprit : Est-il dans le corps ou inversement ? Ainsi que dans ses études sur l’hindouisme, à propos de Purusha ( l’Esprit ) et Prakriti ( la Substance ) A ce sujet, encore, nous ne pouvons que relever la similitude des points de vue doctrinaux de l’hindouisme avec l’Islâm.

        Même si, dans une Tradition prophétique rapportée, il est fait mention des différents stades du développement de l’être humain, à savoir, ovule fécondé, fœtus, embryon et insufflement de l’esprit, ce que l’on doit comprendre c’est ce que génère l’esprit sur une forme primaire ou sophistiquée. C’est à dire en tant que sensations, mouvements et sustentation.

       Au premier stade de la genèse de l’être humain, l’esprit est minéral. Aussi, il a un comportement identique à l’esprit minéral qui consiste à maintenir les éléments et les parties entre elles pour une cohésion du corps solide. A ce stade, on n’observe pas d’autres forces que celles-ci. Puis lorsque le corps commence sa croissance en se sustentant, l’esprit est dit végétatif au même titre que les plantes dans leur phase de développement et de sustentation. Ensuite, lorsque apparaissent les sensations et le mouvement, l’esprit de cette forme est appelé animal comparable à l’esprit animal qui sent, se meut et est frappé par l’imagination. Enfin, lorsque se manifestent les facultés propres à l’homme et qui sont la pensée, le raisonnement et autres facultés de discernement, l’esprit est dit humanoïde.

          C’est ainsi que les différentes appellations de l’esprit sont en fonction des facultés manifestées, en plus ou en moins, dans la typologie des créatures. Car l’esprit est un, en lui-même, et ne se dissocie pas, ne se décompose pas, ne se divise pas alors que ses attributs sont multiples. La différente manifestation de l’esprit dans un corps est en fonction de ses prédispositions.

            Une forme sans esprit ne peut-être et inversement et cela dans un corps élémentaire, brut, imaginaire ou spirituel.

            Al-Hakim Al Tirmidy, un maître du III siècle de l’Hégire, à propos des corps, dit que : « l’esprit ou la forme corporelle est l’expression de l’essence de la hylée et de l’essence de la forme et l’une ne peut exister sans l’autre »

               L’esprit ne peut jamais avoir une réalité sans la forme, ni en ce monde, ni dans le mésocosme ( barzakh ) ni dans l’au-delà. S’il n’avait pas ce composé qui le détermine, il n’aurai pas eu d’existence propre.

             Maintenant la Volonté divine dans le monde des corps, qui est la manifestation de l’Ordre divin, n’est autre que l’expression de Son Ordre divin Total particularisé dans la gestion de toute chose. Le monde du commandement, englobant le Tout, est un. Dieu nous dit : «  A lui revient l’ensemble du Commandement » chap. 11 v. 123 et ailleurs : «  Notre Commandement est un » chap.54 v. 50  Le monde des formes est un corps unique englobant l’ensemble des formes et régi par le monde du commandement et l’ensemble ou le tout est sous l’ordonnancement et l’assujettissement de Dieu. Ce Dernier nous dit : «  A Lui la création et l’ordre » chap. 7 v. 54 et encore «  Il ordonnance le Commandement » chap. 10 v. 3

                 Tout actant, dans le monde des créatures, agit en fonction de ce qui est en accord avec ses prédispositions suite au commandement du monde de l’ordre. Ces actes aussi peuvent correspondre à des actes d’obéissance ou de désobéissance, bons ou mauvais. Si, par contre, l’actant agit en fonction du Commandement Total globalisant l’ensemble des ordres cela ne peut-être que vérité et obéissance mais cela n’arrive qu’à un prophète ou un héritier. C’est pour cela que Khidr répliqua à Moïse en disant : « Je ne l’ai pas fait de mon propre gré » v. 82

            Comme Moïse savait que ce qui relevait du Commandement total ne pouvant être une erreur il a admis les explications de Khidr et s’est résigné !

           Ici, il est intéressant de rapporter la remarque de cheikh Abdelwahid à propos de mot « amr »ou commandement : «  Le verbe « amar » qui est employé dans le texte biblique, et qu’on traduit habituellement par « dire » a en réalité pour sens principal, en hébreu comme en arabe, celui de « commander » ou « d’ordonner » La parole divine est l’ ordre (amr) par lequel est effectuée la création, c’est à dire la production de la manifestation universelle, soit dans son ensemble, soit dans l’une quelconque de ses modalités. Selon la Tradition islamique également, la première création est celle de la Lumière ( an-noûr) qui est dite « min amri L-lâh » c’est à dire procédant immédiatement de l’ordre ou du commandement divin : et cette création se situe, si l’on peut dire, dans « le monde », c’est-à-dire l’état ou le degré d’existence, qui, pour cette raison, est désigné comme « âlamul-amr » et qui constitue à proprement parler le monde spirituel pur. En effet, la Lumière intelligible est l’essence (dhât) de l’esprit « ar-rûh » et celui-ci, lorsqu’il est envisagé au sens universel, s’identifie à la Lumière elle-même ; c’est pourquoi les expressions « en-nûr al-muhammadi et er-rûh al-mhammadi «  sont équivalentes, l’une et l’autre désignant la forme principielle et totale de l’ homme universel  qui est « awwalu khalqi L-lah » le premier de la création divine. C’est là le véritable « Cœur du Monde », dont l’expansion produit la manifestation de tous les êtres, tandis que sa contraction les ramène finalement à leur Principe ; et ainsi il est à la fois « le premier et le dernier » (al-awwal wal-akhir) par rapport à la création, comme Allah lui-même est « Le Premier et le Dernier au sens absolu »

« Cœur des cœurs et Esprit des esprits » (qalb-ul-qulûbi wa Rûh-ul-arwâh) c’est en son sein ( c’est-à-dire dans la forme principielle et totale) que se différencie les « esprits » ( c’est-à-dire les corps subtils ou grossiers)

         Par suite, dans les versets 100 et 101 du chapitre 18, on a un exposé de ce qu’on doit comprendre par « kufr » état du mécréant et la véritable doctrine concernant le credo.

      « Ce jour-là, Nous présenterons la géhenne pour les mécréants ceux dont les yeux étaient dans un voile à Mon souvenir et qui étaient incapables de prêter l’oreille » Chap. 18 v. 100-101

 

          L’Emir, interprétant ce verset, dit que la géhenne est pour chacun à la mesure de son état et de sa station. Géhenne signifie selon l’étymologie « éloignement » Pour certains, la géhenne consistera dans le fait d’être privé de la vision divine ; pour d’autres elle comportera, outre cette privation, le châtiment.

            Pour ce qui concerne le terme mécréant ou « kâfirin » ce terme dérivant du verbe « kafara » étymologiquement parlant à pour signification « voiler, occulter, cacher, semer » grammaticalement c’est un verbe trilitère simple et son nom d’agent de forme « kâfirun » a pour sens celui qui  voile l’évidence par sa pensée, ses paroles ou ses actes. Or cet état peut-être soit une négation manifeste à l’encontre de tout ce qui révélation divine transmise par les envoyés ou négation subtile chez ceux-là  mêmes qui acceptent la révélation. La subtile négation consiste à occulter l’Etre Nécessaire de qui toute chose, sublime ou infime tire sa réalité et en attribuant à ces choses contingentes une réalité et un être distinct de l’Etre Nécessaire.

            D’autre part, celui qui voile est voilé. Son cœur et ses yeux sont voilés. Dans le verset « Ceux dont les yeux étaient dans un voile à Mon souvenir et qui étaient incapables de prêter l’oreille » fait allusion à ceux qui ne voient pas leur Seigneur et ne se souviennent pas de Sa Présence dans les choses créées. C’est à dire ceux qui sont incapables de se souvenir de leur Seigneur lors de leur observation des choses créées comme cela a été rapporté au sujet des trois premiers califes. 

        En effet, sayyidinâ Abu Bakr a dit :    « Je n’ai jamais vu une chose sans avoir vu  Dieu avant la chose » ; Sayyidinâ Omar a dit: « Je n’ai jamais vu une chose sans avoir vu Dieu avec la chose » et sayyidinâ Othman a dit :  «  Je n’ai jamais vu une chose sans voir Dieu après la chose »

        

                 Dans cette forme subtile de « kufr », dont le Prophète – Grâces et Salutations divines sur lui – nous a mis en garde, les croyants non-réalisés spirituellement sont incapables de voir Dieu dans les formes où Il se manifeste et les déterminations particulières qu’Il s’assigne. L’Emir dans la Halte n° 193, dit que : « C’est en raison de leur attachement exclusif à la transcendance  « tanzih » telle que la conçoivent leurs entendements, sans que cette transcendance soit chez eux tempérée par l’immanence « tashbih » dont elle est inséparable dans la Loi sacrée. Ils n’ont pas su que Dieu est infiniment transcendant  au-dessus de toute union, fusion ou immanence avec la créature, dans le moment même où Il se manifeste dans les formes sous le rapport de Son nom l’Apparent et est donc perceptible par tous les sens internes ou externes » Comme cela s’est produit pour Moïse lorsqu’il entendit l’Appel venant du buisson et su que c’était la Parole de Dieu.

                  C’est pourquoi notre Seigneur a recommandé à Son envoyé de prodiguer les meilleurs conseils à sa communauté et de donner à ceux qui cherchent à connaître leur Créateur, une connaissance exempte de perplexité, de doute ou de passion. A savoir une connaissance seule issue de leur Seigneur et de nul autre que Lui. Dieu dit : « Dis que la guidance est celle de Dieu » chap. 3, v. 73. On sait qu’il existe deux types de guidance : Spirituelle ou rationnelle, directe ou indirecte comme il existe deux types de science, infuse «  mawhoub » ou livresque « maksoub »

                     La première guidance, directe ou spirituelle, d’ordre divin est celle qui permet de cheminer sans égarement ni déviation. Elle consiste à ce que les prophètes nous ont enseigné en tant que prescriptions, proscriptions et doctrine agréées ou non par la raison. A partir de là, si le croyant agit conformément à ces fondements, Dieu lui octroiera une science qui lui permettra de comprendre l’acception de ce qui, au départ, n’était qu’une simple observation sans grande signification. Dieu ne nous dit-Il pas « Préservez-vous de votre Seigneur et Il vous enseignera » chap. 2 v. 282 et ailleurs, dans le chap. 18, v 65. «  Nous lui avons fait miséricorde et appris une science de Notre part » La personne visée dans ce verset n’est autre que ce compagnon de Moïse qu’est Khidr. Or ce type de science ne peut-être acquis que par voie de dévoilement et théophanie. Mais pour ce qui concerne la connaissance de notre Seigneur qui est la plus haute des connaissances, cette dernière ne peut-être acquise que par voie de révélation, d’où l’intérêt de l’enseignement des prophètes. Nous y reviendrons.

              Quant à la seconde, l’indirecte ou rationnelle, elle est d’ordre créaturel. Elle peut-être entachée d’erreurs ou de fourvoiement. Elle peut-être tronquée, déviée et donc être dangereuse.

      C’est ainsi que l’opération rationnelle, naturellement limitée, dans sa tentative de définir le Seigneur, affirmera la transcendance dépouillée de toute contingence et dira qu’Il n’est pas ceci ni cela. Or, en matière de foi, ce n’est pas cela qui est exigé de nous. Ce qui nous a été recommandé d’affirmer c’est ce dont les prophètes nous ont enseigné. C’est à dire transcender notre Seigneur de notre connaissance rationnelle. Car notre Seigneur est l’Absolu et échappe à tout jugement, toute définition, toute spéculation, toute représentation, toute comparaison. Ce que la raison estime comme transcendance même n’est en fait que conjoncture. D’ailleurs, dans la transcendance rationnelle, le dépouillement a engendré chez ceux qui ont emprunté cette voie une grande ignorance et n’a fait que les éloigner de la connaissance de leur Seigneur et de Ses manifestations théophaniques en ce monde et de même ils le sauront dans l’au-delà. Ceci dit, le recours à la transcendance est nécessaire quand il s’agit de controverser avec un idolâtre ou un partisan de l’immanence, mais en dehors de cela, c’est une attitude de non-convenance consommée vis-à-vis de notre Seigneur. En effet, Lui-même s’est déjà transcendé, il faut donc se méfier de tout excès et d’ailleurs le fait même d’y penser relève de l’inconvenance. Il ne convient de transcender que ce que lui-même à transcender. Et d’ailleurs si notre Seigneur dans Ses Livres ou à Ses envoyés s’est transcender c’est pour réfuter ceux qui soutiennent des conceptions inadéquates à propos de Sa divinité.

        Ce que la raison comprend, concernant les attributs divins, ne relève pas de l’ordre du contingent car ils appartiennent tous à la transcendance et rejettent tout contraire.

                 La divinité qu’il nous est recommandé d’admettre est celle révélée par ses envoyés et non celle déterminée par nos spéculations qui elles relèvent du domaine du sensible. Le Dieu des envoyés n’est comparable absolument à aucune chose. Il ne ressemble à aucune chose et aucune chose ne Lui ressemble. Il est décrit comme ayant un visage, une main, deux mains, des mains, une droite, un œil, des yeux, qu’Il rit, sourit, se met en colère, hésite, descend, vient, accourt, s’est établi sur le Trône, qu’Il est dans le ciel, sur terre, qu’Il est avec nous où que nous soyons etc. S’Il est décrit par ces attributs c’est que les Arabes à qui s’adressent ce discours connaissent bien cela. Il ne convient pas de dire que les Arabes ignorent ou ne comprennent pas ce dont il s’agit. On dira donc que ces Attributs sont compréhensibles mais inconnus.

                  L’authentique transcendance c’est celle qui consiste à les lui attribuer et non à les Lui dépouiller. On dira que notre Seigneur accourt, vient, descend mais sans tentative d’interprétation ni anthropomorphisme comme l’a dit l’imâm Malik quand on l’on a interrogé sur le comment de l’établissement sur le Trône, il répondit l’établissement est connu mais le comment est inconnu.

            En conséquence, tout ce qui est rapporté en guise d’immanence dans le Coran ou la Tradition relève du degré de Sa Manifestation et détermination dans les apparences en fonction de Son Nom l’Apparent et tout ce qui est rapporté en guise de transcendance relève du degré de Son dépouillement des apparences en vertu de Son Nom le Caché. 

 

                      Les versets du début du chapitre 18 illustrent ce qui vient d’être souligné concernant la connaissance rationnelle et ses imperfections. Dit nous dit : verset 9 «  Estimes-tu vraiment que les gens de la caverne et d’ar-raqîm constituent, entre tous Nos Signes, un prodige étonnant ? Jusqu’au verset 18 : Si tu les avais aperçus, tu te serais détourné d’eux, et le cœur empli de crainte, tu aurais pris la fuite »

    En effet, l’aventure de ces jeunes gens, rapportée par les communautés qui nous ont précédés, constituent un  fait extraordinaire et un prodige et a fait croire à ceux qui se sont laissés séduire par cet événement que ces jeunes gens occupaient une place enviée auprès de Dieu. C’est alors que Dieu révéla à son Messager l’histoire de ces jeunes gens. Le verset « Estimes-tu vraiment que… » l’Emir Abdelkader commentant ce verset, nous dit que cette interrogation a une valeur négative et a pour signification : Ne considère pas la chose comme ils le font et ne t’étonne pas de leur émerveillement. Ils croient que dans les prodiges et autres signes extraordinaires, signes de Notre Puissance, ce sont là les faveurs les plus distingués qui soient accordées à nos élus.

              Dieu apprend à son envoyé que ces jeunes gens avaient la foi en leur Seigneur et qu’Il leur avait accordé la guidance et une fermeté. Par cela Il fait savoir à son Messager que leur foi est le résultat d’une réflexion théorique car ils n’ont pas eu le privilège de la révélation d’un prophète. Or la foi rationnelle n’est qu’égarement comparativement à la foi basée sur une révélation. Jamais la raison ne peut transcender ses propres limites et concevoir que Notre Seigneur s’épiphanise à travers toutes les créatures. En effet, la raison « ‘aql » est un « ‘iqal » entrave. En vertu de sa constitution, elle est soumise à des règles qu’elle ne saurait dépasser. Or la noblesse de la raison consiste à accepter ce qui fut révélé aux prophètes et c’est sous ce seul rapport – qui est le dépassement du mental – que la raison s’affranchit de ses limites.

  Dans la suite des versets, on lit « Si tu les avais aperçus, tu te serais détourné d’eux et le cœur empli de crainte, tu aurais pris la fuite » Lorsqu’un prophète est confronté à ce qui contredit la révélation, il s’en détourne, se fâche et s’écarte. Tel fut le cas de Moïse lors de sa rencontre avec Khidr. Dieu avait au préalable informé Moïse de ce que Al Khidr détenait une science supérieure à la sienne et il était certain du bien fondé des actes de Khidr. Pourtant, il ne put se résoudre à s’en séparer qui est une fuite proprement dite. Khidr avait informé Moïse qu’il ne pouvait patienter. Moïse n’ayant pas su patienter pris  nécessairement ses distances.

              Dieu fait savoir à Son Messager, dans les gens de la caverne, quel était l’état spirituel de ces derniers. S’il avait été donné au prophète – Grâces et Salutation sur lui – la conception rationnelle qu’avaient les jeunes gens au sujet de leur Seigneur, il se serait écarté d’eux, le cœur rempli de crainte. Ce qui signifie que malgré le prodige dont ces jeunes gens avaient été l’objet, ils n’avaient pas atteint le terme de la voie. Là, il y a la preuve manifeste que les prodiges n’indiquent en rien ni la perfection ni la rectitude ni la proximité d’avec Dieu. Les charismes ne sont pas l’exclusivité de ceux qui font l’objet de la Sollicitude divine.C’est donc en raison de l’imperfection de leur foi que le prophète aurait pris la fuite. La fuite du prophète n’est pas due comme le rapporte certains exégètes à leur apparence effrayante. Car quiconque a fait l’objet de dévoilement est apte à la contemplation dès lors de toutes sortes de créatures extraordinaires. Le prophète – Salutations et Grâces divines sur lui – a vu le plus grand des signes lors de son Ascension nocturne comme sans que cela ne lui ait causé la moindre crainte ou fuite !  

 

             Par ces quelques commentaires et remarques, empruntées aux grands maîtres de la spiritualité, nous avons la preuve et la confirmation du fondement de la spiritualité en  Islâm, qu’elle nécessite une initiation, un cheminement assidu et qu’elle en est le cœur même de l’Islâm. 

 

 

                                                               M.J. Chérifi

 
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