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SAYYIDA NAFÎSA (« dame Nafîsa »), sainte (La Mecque, 762 – Le Caire, 823).

Eric GEOFFROY

Arrière petite-fille de l’imam ‘Alî (cousin et gendre du prophète Muhammad), Nafîsa bint al-Hasan est membre directe des Ahl al-Bayt (« Famille du Prophète »). Elle grandit à Médine, où elle se maria en 777 avec un cousin éloigné. Le couple eut un garçon et une fille.  Depuis son jeune âge, puis avec son mari, Nafîsa effectua jusqu’à trente fois le pèlerinage à La Mecque (hajj), parfois même à pied. À l’issue de l’un de ses voyages, en 808, le couple décida d’aller s’installer en Egypte, où vivait déjà sa cousine Sakîna. Cet exil était motivé principalement par les expéditions menées par le calife abbasside al-Mansûr contre les descendants du Prophète établis à Médine.
Au Caire, la réputation d’ascèse et de sainteté dont jouissait Nafîsa eut tôt fait d’attirer vers elle princes et commun des croyants. Submergée de visites, et se sentant à l’étroit dans sa maison, elle décida de quitter ce pays qu’elle aimait pourtant, pour retourner en Arabie. Le peuple cairote s’adressa alors au gouverneur de l’époque, qui lui proposa une demeure plus grande lui permettant d’accueillir ses visiteurs. Elle accepta et, depuis lors, dédia le mercredi et le samedi à l’accueil des visiteurs. A sa mort, son mari eut l’intention d’enterrer sa femme à Médine. Les Egyptiens se cotisèrent alors pour que les obsèques aient lieu sur place et que la sainte reste parmi eux. Le lendemain, son mari leur annonça qu’elle serait effectivement enterrée en Egypte, suite à l’ordre que lui en avait donné le Prophète lors d’une vision nocturne, et il leur rendit leur argent.
Bien qu’illettrée, Nafîsa apprit très jeune le Coran par cœur et en avait une grande pénétration spirituelle. Précisons ici qu’il y a toujours eu en islam des grands saints illettrés (ummî) : sur le modèle du Prophète, leur virginité culturelle les rend ‘‘transparents’’ à Dieu, et donc aptes à recevoir la révélation, dans le cas de Muhammad, et l’inspiration dans le cas des saints. Nafîsa étudia également de la sorte le Hadith (paroles du Prophète), et la législation islamique (fiqh) en écoutant l’imam Mâlik, un des fondateurs des quatre grandes écoles juridiques sunnites. Ses connaissances en sciences islamiques expliquent l’amitié profonde qui l’a reliée au Caire à l’imam al-Shâfi‘î, un autre fondateur d’école juridique et l’une des personnalités majeures de l’islam. Ce dernier l’appréciait beaucoup, lui rendait visite et sollicitait son intercession auprès de Dieu lorsqu’il était malade. Il est remarquable que, à la mort d’al-Shâfi‘î en 819, c’est une femme, Sayyida Nafîsa en personne, qui dirigea la prière mortuaire ! Ce fait est peu connu du public musulman, à l’heure où l’on évoque la possibilité pour la femme de diriger la prière collective (ce qu’aucun texte scripturaire ne contredit)…
Quant à sa vocation de sainteté, le chemin en fut jalonné, depuis son plus jeune âge, par une ascèse et un détachement du monde que l’on nomme en islam zuhd. Ses proches relatent qu’elle ne mangeait qu’une fois tous les trois jours, qu’elle passait la nuit en prières et jeûnait le jour. Sa nièce témoigne : « J’ai servi ma tante durant quarante ans, je ne l’ai jamais vue dormir une nuit complète ou manger le jour ». Elle creusa elle-même sa tombe à proximité de sa chambre et, de son vivant, elle y récita très souvent le Coran. Peu avant qu’elle ne meure, des médecins sont venus à elle, lui demandant de rompre le jeûne. « Cela fait trente ans que je prie Dieu pour mourir en état de jeûne, répondit-elle, et vous voulez que je cesse de jeûner ? ». Elle se mit alors à chanter des vers mystiques.
Trace inévitable de la « proximité de dieu » (walâya), c’est-à-dire de la sainteté, de nombreux miracles sont rapportés du vivant de Nafîsa, puis après sa mort. Un ouléma très orthodoxe tel qu’Ibn Hajar (m. 1448) en mentionne 150 : l’eau de ses ablutions guérit une jeune fille juive jusqu’alors paralysée ; un voile lui appartenant est jeté dans le Nil dont le niveau est dramatiquement bas, et voilà que le lit du fleuve revient à la normale (miracle fréquent chez les saints égyptiens…) ; tel Marie dans le Coran (3 : 37), elle reçoit du monde invisible sa nourriture dans un panier, et répond à qui s’en étonne : « Celui qui est en Dieu possède la création entière » ; toujours dans la modalité mariale, elle apparaît parfois à des enfants. Mais elle était surtout réputée pour son don de guérir les maladies oculaires. De nos jours, les gens souffrant d’ophtalmies se rendent à son tombeau. Il y avait d’ailleurs encore récemment un hôpital pour maladies oculaires portant son nom.
Sayyida Nafîsa écrivait – ou dictait – de la poésie mystique, et elle-même a fait l’objet de nombreux poèmes d’éloge de la part de oulémas et de soufis réputés (notamment al-Busîrî, auteur de la fameuse Burda, panégyrique du Prophète).
Son mausolée, reconstruit et agrandi à plusieurs reprises, est situé au sud de la Qarâfa, zone de cimetières anciens, plus connue maintenant sous le nom de « cité des morts »…en fait surpeuplée de vivants. Ce sanctuaire fait partie des principaux lieux de pèlerinage cairotes, et les vœux y sont toujours réputés exaucés. Comme dans maints lieux chargés de bénédiction (baraka), on y trouve un puits dont l’eau sert à laver les membres malades des pèlerins.
Sayyida Nafîsa reste, dans les textes comme dans la mémoire collective, celle qui a conjoint en elle les sciences religieuses et la gnose inspirée. A ce titre, elle est appelée « Nafîsa (La Dame précieuse : en arabe, nafîs veut dire précieux) de la science et de la gnose », ou encore « La patronne des muftis et des saints ».



Bibl. : En arabe : cheikh T. ABD AL-RAOUF SA‘R et S. HASAN MUHAMMAD ‘ALI, Al-Sayyida Nafîsa - nafîsat al-‘ilm karîmat al-dârayn, Le Caire, Maktabat al-Safâ, 2000 ; T. ABU ‘ALAM, Al-Sayyida Nafîsa, Le Caire, Dar al-Ma‘arif, plusieurs rééditions ; En français : Y. RAGHIB, « Al-Sayyida Nafîsa, sa légende, son culte et son cimetière », Studia Islamica, XLIV, 1976, p. 61-86 ; N. et L. AMRI, Les femmes soufies ou la passion de Dieu, Paris, Dangles, 1992 ; E. GEOFFROY, “ La mort du saint en islam ”, Revue d’Histoire des Religions (P.U.F., Paris), n° 215-1, 1998, p.27.

Article Sayyida Nafîsa - Dictionnaire des femmes mystiques, R. Laffont

 

 
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